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Peindre en mille couleurs l’air du vent

Là-haut dans les nuages, à la porte des mondes, la vapeur danse avec la roche, s’enroule autour d’elle, glisse le long de ses pentes. Dans un jeu de contrastes noirs et blancs, parfois la lumière a la chance de se glisser, et de brandir son épée de photons. Tout ondule avec une rapidité et une fluidité d’une autre échelle, et nous, petits êtres tenus droits au milieu, nous sommes spectateurs de ce ballet des éléments. Une montagne apparaît au-dessus des nuages, jaune-dorée, puis s’efface. Là-bas, la cime d’un pin se hisse au-dessus du coton blanc, avant de s’y laisser engouffrer à nouveau. A nos pieds, nos chaussures cognent contre la roche qui fait un son presque métallique dans le silence englobant. De petites plantes s’accrochent de toutes leurs racines à la montagne, dans chaque interstice disponible, où peut couler une goutte de rosée.

Et tandis que la crème chantilly monte, nous apercevons des parts de gâteau découpées dans la roche de façon nette comme si un géant s’était pris une tranche de cette grande montagne meringuée.

Le vent souffle mais la crête nous protège, l’altitude rend l’air plus frais mais le soleil hausse la température. Sur l’étroit chemin caillouteux qui zigzague sur le flan de la montagne, nous arrachons chaque mètre à la force des battements de notre cœur.

Deux rochers semblent s’embrasser.

Plus loin, un arc en ciel blanc, tout blanc. Etrange phénomène, la porte vers un autre monde ?

En bas sous nos pieds, ce sont mille couleurs de roches qui s’étiolent ici et là. Une coulée brune s’arrête sur une plage de sable clair, jauni par le souffre. A d’autres endroits la roche noire et tranchante. Puis un dôme tout doux aux couleurs pastel. Et le plus étonnant, de chaque côté du serpentin de la route au bitume noir, des tâches d’une couleur étrange, bleue-verte, peu commune dans la Nature.

Il faudra revenir, continuer l’exploration encore un peu plus loin. Aujourd’hui le temps nous est compté, mais un autre jour nous ferons en sorte de le prolonger.

Spectacle unique en ce jour nuageux, où la matière nébuleuse a apporté encore d’autres reliefs à la maquette dans son ensemble.

Qui a dit désert ? L’aridité effraie parfois, et nous préférons souvent les forêts verdoyantes et rassurantes. Et pourtant, ici, le regard s’accroche à chaque monticule, à chaque versant, à chaque forme étonnante de la roche. Une diversité incroyable. C’est peut-être finalement la diversité que nous recherchons pour notre œil agar en recherche d’aspérité, cet autre nom de la beauté.

Ces décors hors de notre paysage quotidien nous permettent aussi de nous en détacher complètement, de poser l’esprit sur les grandes plaines, de nous concentrer uniquement sur notre souffle et nos pas, avec pour seul objectif le haut du sommet.

Dans ces paysages hors du temps, c’est pourtant toute l’histoire qui est exposée face à nous, coulée de lave après coulée de lave, érosion après érosion. A l’échelle des temps géologiques, notre regard posé est une fraction de seconde. Dans ce paysage d’apparence statique, le mouvement est figé, comme si le magma venait de s’arrêter de couler il y a quelques instants, les stries de sa texture visqueuse encore visibles.

Des sphères de pierre complètement lisses, de toutes tailles, gisent ça et là le long du chemin, chauffée à bloc par le four intérieur du volcan. Elles ont été éjectées du cratère, et sont tombées là à quelques centaines de mètres, à une époque où il valait mieux ne pas être dans le coin.

Au milieu de ces traces tumultueuses du passé, on ressent pourtant une énergie forte et apaisante, calme. Une connexion au cœur de la Terre, qui ici est sortie de l’intimité pour venir s’exposer au soleil. Toute cette matière était il fut un temps sous la croûte terrestre. Comme une partie du mystère intérieur dévoilé au grand jour. 

Les îles Canaries ont été formées par la présence d’un point chaud, et le déplacement des plaques tectoniques qui ont permis de former presque à la queue leu-leu les différentes îles. Comme on glisserait une feuille de papier au-dessus d’un briquet qui s’allume et s’éteint par intermittence.

Cette rythmique est passée du temps à l’espace.

Et à présent nous pouvons lire dans les courbes du paysage la frise des temps anciens. A notre échelle, la distance entre nos pas nous amènera plus ou moins vite au sommet. Vitesse, temps et espace. La façon dont nous traversons notre vie dépend de notre rythmique intérieure, bousculée par l’extérieur. Du temps que nous occupons à chaque chose, quelles choses ? De l’espace que nous parcourons ou que nous prenons. Mais finalement, qu’importe vraiment la distance parcourue, le temps effectué pour aller d’un point A à un point B ? La question est plutôt sur la façon dont nous avons parcouru ces distances et ce temps. Ni vitesse, ni temps ni espace, mais plutôt texture. Avec quelles couleurs avons-nous étalé nos grains de sable dans le tableau géologique général ? Avec qui nous sommes-nous entrecroisés, avec qui avons-nous mélangé nos couleurs pour en créer de nouvelles ?

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