
La balade commençait dans la brume. Des fines gouttelettes s’accrochaient à nos cheveux, nous étions au milieu des nuages. Les troncs tortueux des bruyères arborescentes évoquaient un décor de Blanche Neige, où les branches semblaient vouloir nous accrocher. Au bout du tunnel végétal, le chemin descendait. Il fallait emprunter des marches rouges, d’une terre volcanique nous rappelant la lave écoulée il y a quelques millions d’années.
Plus nous descendions, plus nous sortions nos têtes des nuages. Une forte odeur d’eucalyptus nous guidait vers le soleil. Les graines de cet arbre majestueux ressemblaient à des boutons éparpillés sur le sol. Des lambeaux d’écorce gisaient ça et là, comme si le tronc ayant eu trop chaud s’était défait de ses habits. Nous faisions de même, quittant notre veste, puis notre écharpe, au fur et à mesure que l’altitude baissait et que le soleil nous réchauffait.
En sortant de la forêt, c’est un immense panorama qui s’ouvrait devant nos yeux ébahis : montagnes à perte de vue, contrastes de lumières et de couleurs, grâce à la danse des nuages. Au loin, la capitale de l’île, Santa Cruz, et son auditorium en forme de vague, architecture rappelant celle de Sydney.
Les fougères humides ont laissé place aux cactus et aux agaves. En quelques mètres, changement de décor total, changement de saison presque.
Les périodes sombres de la vie peuvent rapidement s’éclaircir et laisser place à des chapitres plus paisibles. Et malgré tout, il y a de la beauté dans les ombres.
Au fur et à mesure que l’esprit s’éclaircissait, les nuages se dissipaient. Ou peut-être était-ce l’inverse.
Une halte dans la chaleur et les odeurs d’armoise nous a permis d’apprécier le temps qui passe. On entendait les chèvres au loin, difficiles à apercevoir, et pourtant bien présentes. Parfois dans la vie il y a des présences que l’on ressent mais qu’on ne peut voir.
Le chemin continuait à flan de montagne, jusqu’à un petit hameau troglodyte, puis passait sur l’autre versant. Là, les pluies récentes faisaient exploser le printemps. L’herbe bien grasse, les fleurs de toutes les couleurs montraient leurs nouvelles robes tout juste défroissées. Les senteurs de fenouil étaient accompagnées de bouquets de soleils jaunes en étages, jolies fleurs si graphiques.
La remontée à travers la forêt primaire pouvait être appréhendée, mais elle fut pourtant bien plus rapide que prévue. Parfois la peur est plus grande que nos capacités réelles. Oui, nous avons souvent de grandes peurs vis-à-vis d’un évènement à venir, et pourtant l’imaginaire nous joue des tours. Nous sommes plus forts que nous le pensions, et le passage se traverse avec moins d‘inconfort que prévu. Ces expériences sont là pour renforcer notre connaissance de nous-même, notre confiance en nos ressources.
Finalement la motivation est le point clef pour traverser les difficultés. Les petites jambes qui gambadaient avec nous ce jour-là ont pu gravir les hautes marches avec fluidité, portées par le jeu et l’imaginaire du moment. Battant l’ennui et la difficulté physique, l’esprit et la vivacité, le rire, ont porté autant que les jambes le petit bonhomme jusqu’en haut de la montagne. La compagnie aussi, l’effet de groupe portant l’énergie.
Traversons la vie ainsi, tel un jeu, portés par nos jambes et notre imaginaire, entourés d’âmes bienveillantes. C’est ainsi que je vois la beauté d’une vie pleine de vécus. En traversant des paysages, nous nous faisons traverser par des émotions, et le partage de cela crée une fluidité d’énergie circulant à travers nous, que l’on appelle la vie.
Le parcours de ce jour finit autour d’une table en bois, avec de délicieux plats canariens servis comme à la maison par un papi simple et authentique. Les papilles ont pu goûter aux saveurs des paysages traversés, et continuer encore une peu plus le voyage.